À six mois de la présidentielle, le Rassemblement national est en tête de tous les sondages. Dans le même temps, une partie de la scène techno laisse s'installer le virilisme, le racisme décomplexé et parfois l'extrême droite elle-même sur ses dancefloors. Chez Radcats, on refuse de regarder ailleurs.
La techno est née dans les marges. À Detroit et à Chicago, elle a été inventée par des musiciens noirs, portée par les communautés queer, pensée comme un espace où l'on danse ensemble sans se demander d'où vient l'autre. Ce n'est pas un décor. C'est son ADN. Aujourd'hui, cet ADN est menacé. Pas par une invasion venue de l'extérieur, mais par une lente dérive à l'intérieur : des soirées pensées comme des produits, des promoteurs qui suivent ce qui marche, et un silence confortable quand il faudrait prendre position. Ce texte est notre manière de rompre ce silence.
Le constat : ce qui se passe sur nos dancefloors
En quelques années, la hard techno est devenue un phénomène de masse. Portée par TikTok, elle est passée des warehouses aux têtes d'affiche des plus gros festivals européens. Avec ce succès est arrivée une esthétique : plus rapide, plus agressive, plus musclée. Les médias ont donné un nom à une partie de ce nouveau public : les « gormiti », des habitués de la salle de muscu qui investissent les soirées techno. Les vidéos circulent sous des hashtags mêlant #rave et #bodybuilding. La plupart viennent pour danser, et c'est très bien. Mais certains reconnaissent eux-mêmes qu'une partie vient surtout pour se montrer, sans aimer la musique, et se comporte mal. Le problème n'est pas le corps musclé. Le problème, c'est la culture qui va parfois avec. Les chercheurs le documentent : le masculinisme s'est largement développé dans l'univers du fitness et des réseaux sociaux, et il entretient des liens étroits avec l'extrême droite. Des figures comme Julien Rochedy, ancien cadre du Front national de la jeunesse, ou Thaïs d'Escufon, ancienne porte-parole de Génération identitaire, servent de passerelles. Elles recrutent des jeunes hommes en jouant sur leurs frustrations. Les signaux d'alerte s'accumulent : • Le « Hard Techno Gate » : récemment, des accusations d'abus et de comportements déplacés visant plusieurs figures de la scène ont été rendues publiques. Des artistes femmes ont dénoncé le silence qui les entourait. • Teletech, Lyon, janvier 2026 : après l'événement, des témoignages sur l'ambiance et les comportements dans le public ont circulé sur TikTok. • La présence de l'extrême droite : des journalistes qui enquêtent sur le sujet affirment la retrouver dans le public, chez certains promoteurs et même chez certains gérants de clubs.
Le vrai problème : une industrie qui a suivi ce qui marchait
On pourrait s'arrêter là et accuser le public. Ce serait trop facile. Les soirées façonnent les foules qu'elles attirent. Et une partie de l'industrie a fait un choix clair : celui de la croissance. La hard techno est devenue un business avec ses codes et son marketing. Affiches rouge et noir, flammes, imagerie infernale, line-ups calibrés pour les vidéos virales. Pendant que les discussions sur le consentement et l'inclusion progressaient, une version hyper-virile du genre gagnait des parts de marché. Personne ne l'a freinée, parce qu'elle remplissait les salles. Le moment le plus révélateur a eu lieu à la Paris Electronic Week. Lors d'une table ronde sur la hard techno, une journaliste a demandé aux intervenants s'ils étaient prêts à dire clairement que l'extrême droite n'était pas la bienvenue dans leurs soirées. La réponse, en substance : si on parle de ça, il faudra parler de tout. Plus tard, quand le racisme a été évoqué, la salle s'est tue. Voilà le cœur du problème. La neutralité n'existe pas. Quand une scène refuse de se positionner au nom du « tout le monde est bienvenu », elle envoie un message très clair à ceux qui veulent s'y installer. Le « tout le monde » finit par exclure celles et ceux que l'extrême droite désigne comme ennemis : les personnes racisées, les femmes, les personnes queer. Précisément celles qui ont inventé cette musique.
Pas de procès du public
Soyons clairs sur ce que nous ne disons pas. Nous ne disons pas que tous les gars musclés sont des fachos. Nous ne disons pas que la hard techno est une musique d'extrême droite. Nous ne méprisons pas celles et ceux qui ont découvert la techno par TikTok : tout le monde a commencé quelque part, et le mépris de classe déguisé en bon goût n'a rien à faire sur un dancefloor. La hard techno n'est pas un bloc non plus. Dans le hardcore expérimental, des artistes trans et des femmes, comme Kilbourne ou Luuli, réinventent la musique rapide et dure dans un esprit queer et féministe. La violence sonore n'a jamais été le problème. Elle peut être libératrice. Ce que nous visons, ce sont les structures : les agences, les promoteurs, les clubs et les festivals qui décident qui joue, qui entre, ce qui est toléré et ce qui ne l'est pas. Ce sont eux qui ont le pouvoir de fixer les règles. Et ce sont eux qui, trop souvent, ont choisi de ne rien dire.
Ce n'est pas la première fois
L'extrême droite a toujours tenté de s'approprier la musique électronique. Il faut le savoir pour ne pas se croire à l'abri. Dans les années 90, la scène gabber a dû composer avec des skinheads néonazis venus dans ses soirées. En Allemagne, des militants d'extrême droite ont présenté la techno comme une culture « purement allemande », en effaçant ses origines afro-américaines. À Berlin, des hooligans d'extrême droite ont tenté de prendre le contrôle des portes de clubs. Plus récemment, des mouvements en ligne comme la « fashwave » ont récupéré l'esthétique de la synthwave. À chaque fois, la même leçon : le potentiel émancipateur de la fête ne suffit pas à la protéger. Il faut le défendre activement. Le dancefloor est un espace politique, qu'on le veuille ou non. La seule question est de savoir qui en fixe les règles.
Ce que nous faisons, ce que nous demandons
Radcats est une webradio associative marseillaise. Nous ne sommes pas neutres et nous ne l'avons jamais été. Concrètement, nous nous engageons à :
- Ne programmer aucun artiste, label ou collectif qui tient ou relaie des propos racistes, sexistes, homophobes ou transphobes.
- Donner de l'antenne aux artistes femmes, queer et racisé·es, et aux collectifs qui construisent des fêtes sûres et inclusives.
- Parler de ces sujets à l'antenne, avec celles et ceux qui les vivent sur le terrain.
- Ne pas relayer d'événements dont les organisateurs refusent de se positionner clairement contre l'extrême droite. Et nous demandons : • Aux promoteurs, clubs et festivals : affichez une charte claire, formez vos équipes de sécurité, et dites publiquement que l'extrême droite n'est pas la bienvenue chez vous. Ce n'est pas « de la politique ». C'est la condition pour que la fête reste possible pour tout le monde. • Aux artistes : utilisez votre visibilité. Une phrase d'un headliner pèse plus que dix communiqués. • Au public : la fête, c'est vous. Regardez autour de vous, soutenez les dispositifs de prévention, signalez, et ne laissez rien passer. En avril 2027, il sera trop tard pour se demander de quel côté on était. La techno est antifasciste par naissance. À nous de faire en sorte qu'elle le reste.
Sources
• L'ADN – Les « gormiti », ces obsédés de muscu qui envahissent les soirées techno • L'ADN – Après MeToo, la pensée masculiniste gagne les esprits • Guichet du Savoir – Profil sociologique des masculinistes • FourFour Mag – The aggressive masculinity of hard techno is self-destructing • ClubbingTV – Is hard techno the new EDM? And why it keeps denying the far-right • ClubbingTV – When the party becomes a product, the crowd changes • ClubbingTV – The Case for Gatekeeping • Audencia – The hard techno music business • VICE – Gabber Eleganza • VICE – Trumpwave and Fashwave • Wellgraf – Techno and the GDR (EASA 2026) • CCCB – Protect your rave • Public Sénat – Sondage présidentielle 2027