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Le Windmill, ce rade de Brixton qui a mis le feu au rock anglais

Par Alban

De l'extérieur, ça ne paye pas de mine. Une devanture blanche et rouge un peu fatiguée, coincée dans une rue de Brixton, au sud de Londres. Le Windmill ressemble à ce qu'il est : un vieux pub anglais. Sauf que derrière la porte, depuis une bonne dizaine d'années, il se passe quelque chose qu'on n'avait pas vu depuis le CBGB ou le Marquee. Un truc organique, incontrôlable, qui ne doit rien à personne et surtout pas aux majors.

Le Windmill, c'est 150 spectateurs max, une scène où deux batteurs tiennent à peine, et un booker nommé Tim Perry qui a compris un truc essentiel : ses habitués n'étaient pas des piliers de comptoir ordinaires, mais des musiciens, des ingénieurs du son, des gens qui fabriquent de la musique. Alors plutôt que de les regarder boire des pintes, il a ouvert la scène. Les New Music Mondays sont devenus le tremplin. Le deal était simple : tu débarques, tu joues, et si c'est bien, on te revoit.

Un son né dans le chaos

Ce qui lie les groupes entre eux, ce n'est pas un genre. C'est une énergie, une façon de concevoir le live comme un acte presque physique et un homme dans l'ombre. Dan Carey, producteur et fondateur du label Speedy Wunderground, a posé les règles du jeu en 2013 avec un manifeste à dix points qui ressemble davantage à un protocole punk qu'à un business plan. Enregistrement en une journée. Mixage le lendemain. Pas de pause déjeuner. Overdubs au strict minimum. Les groupes doivent être capables de jouer l'album entier d'une traite, dans le noir, avec de la fumée et des lasers. Pressage en 500 copies, dans les bacs le plus vite possible. Carey vient du dub (il a bossé avec Lee Scratch Perry, Nick Manassa), et de la pop. Mais c'est dans ce studio sud-londonien, encombré de pédales de delay et de synthés empilés, qu'il a trouvé sa vocation réelle : capter l'énergie brute de groupes qui n'ont encore rien à perdre.

Le résultat, c'est un son reconnaissable, des prises live nerveuses, dynamiques, qui respirent le plancher de salle de concert. Schlagenheim de black midi, le premier Fontaines D.C., Goat Girl, Wet Leg : Carey est partout, comme un fil rouge tendu entre des esthétiques qui, sur le papier, n'ont pas grand-chose en commun.

Le post-punk, oui. Mais pas que.

On a collé l'étiquette « post-punk » à la Windmill scene, et c'est à la fois vrai et réducteur. Il y a bien les guitares angulaires, le chant parlé-déclamé, les rythmes noueux hérités de Wire ou de Gang of Four. Mais la réalité est plus bordélique que ça. Black midi empruntait autant au math rock qu'au prog le plus tordu. Black Country, New Road oscillait entre l'anxiété post-rock et la douceur chamber pop, avec des violons et des saxophones qui n'avaient rien à faire dans un pub de Brixton et c'est précisément pour ça que ça marchait. Jockstrap et PVA tiraient vers l'électronique et la pop expérimentale. Jerskin Fendrix fabriquait des objets sonores inclassables. Dry Cleaning posait des monologues à froid sur des nappes de guitares. Même les Irlandais de Fontaines D.C., souvent rangés dans une case garage-punk, se sont étirés vers des territoires bien plus larges au fil des albums.

Le point commun, c'est le refus du confort. Les contrastes dynamiques brutaux, les structures qui ne vont pas là où on les attend, l'improvisation qui peut faire basculer un concert à tout moment. Et cette obsession pour le live, toujours. L'idée que la musique doit d'abord exister dans une pièce, devant des gens, avant d'être figée sur bande.

Survivre, encore

Le Windmill a failli disparaître. Pendant le Covid, la salle s'est retrouvée sur la liste rouge du Music Venue Trust (en danger imminent de fermeture définitive). Pas de statut de limited company, donc pas d'accès au Cultural Recovery Fund. « On était un peu dans la merde », résume Tim Perry avec le flegme britannique de rigueur. Ce qui les a sauvés, c'est exactement ce qu'ils avaient construit pendant des années : une communauté. Black midi, Squid, Kae Tempest, Lynks, tous sont revenus pour des livestreams de soutien. « Les groupes qu'on avait soutenus à leurs débuts nous ont rendu le double. Sans eux, on ne serait probablement plus là. » Aujourd'hui, le Windmill tient bon, mais les factures d'énergie ont plus que doublé, le loyer a grimpé, et Perry sait que le terrain sur lequel repose le pub vaut de l'or dans un Brixton en pleine gentrification. Le bail expire dans quelques années. « On verra. C'est un emplacement de premier choix. Alors on continue. À moins qu'un milliardaire ne débarque pour tout racheter. »

En attendant, il reste animé par la même obsession journalistique qu'au premier jour : être le type qui déniche le prochain groupe avant tout le monde. De nouveaux noms continuent de passer par la scène : Maruja, Heartworms, Cowboyy et la scène a même commencé à essaimer à l'étranger, avec des groupes américains comme Geese et Sprain, ou les Chiliens de Hesse Kassel, régulièrement comparés aux formations du Windmill.

Playlist Radcats : La Windmill scene, les essentiels

Dix morceaux pour comprendre ce qui s'est passé à Brixton. Pas un best-of, plutôt une cartographie sonore du plus frontal au plus tordu.

black midi - bmbmbm (2019)

Le morceau qui a tout lancé. Trois notes de basse, un chant qui vire à l'incantation flippante, et cette montée en pression qui refuse de se résoudre. Premier single sur Speedy Wunderground, nomination au Mercury Prize dans la foulée. L'an zéro.

shame - One Rizla (2018)

Le punk-rock de pub dans sa version la plus urgente. Charlie Steen qui harangue une salle comme s'il n'y avait pas de lendemain. Le genre de morceau qui fait comprendre pourquoi le live comptait plus que tout dans cette scène.

Black Country, New Road - Sunglasses (2019)

Plus de huit minutes de tension croissante, saxophone klezmer, violon qui déraille, et ce texte halluciné sur Kanye West. Le morceau qui a prouvé que la scène ne se résumait pas au post-punk bourrin — ici, on frôle le jazz, la musique de chambre et l'effondrement nerveux.

Squid - Houseplants (2019)

Enregistré en une journée chez Dan Carey. Percussions frénétiques, cuivres, spoken word paranoïaque. Squid a toujours été le groupe le plus difficile à ranger dans une case, et ce titre montre pourquoi.

Dry Cleaning - Scratchcard Lanyard (2020)

Florence Shaw récite des fragments de vie quotidienne, des bribes de conversations, des pensées en vrac sur un tapis de guitares sèches et tendues. L'anti-chanson par excellence, et pourtant ça accroche immédiatement.

Fontaines D.C. - Boys in the Better Land (2019)

Les Dublinois qui ont trouvé refuge au Windmill avant d'exploser. Garage-rock fiévreux, Grian Chatten qui crache ses vers avec une intensité de poète furieux. Le pont entre la scène de Brixton et l'Irlande.

Goat Girl - The Man (2018)

Post-punk lo-fi, voix traînante, guitares qui grincent. Produit par Carey, évidemment. Goat Girl incarne le versant plus sombre et politique de la scène : moins de feux d'artifice, plus de tension sourde.

Jockstrap - Glasgow (2022)

Là où la scène bascule vers autre chose. Pop expérimentale, production éclatée, Georgia Ellery qui passe du classique au glitch sans prévenir. La preuve que le Windmill n'a jamais été qu'une affaire de guitares.

Fat Dog — Running (2024)

Electro-punk de transe, synthés massifs, mélodies de folk d'Europe de l'Est surgies de nulle part. Formé pendant les confinements, Fat Dog a fait ses armes devant 25 personnes au Windmill avant de signer chez Domino. « Running » est un hymne de rave clandestine qui refuse de redescendre.

PVA - Divine Intervention (2020)

Synthés acides, basse qui cogne, énergie de dancefloor transposée dans un pub de 150 places. PVA tire la scène vers le post-punk électronique et la new wave, quelque part entre LCD Soundsystem et les soirées de clubs sud-londoniens.

Maruja - Kakistocracy (2023)

La relève. Maruja pousse les curseurs encore plus loin dans l'expérimentation : post-rock, nu-jazz, montées instrumentales qui te clouent au mur. Si tu veux savoir où va la scène aujourd'hui, commence par là.

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